Une parole d'expression, de création

* L'expression poétique en maternelle"

Il faut être présent, présent à l'image dans la minute de l'image... dans l'adhésion totale à une image isolée, très précisément dans l'extase même de la nouveauté d'image (2). "

En tant qu'animatrice d'un atelier d'expression poétique en grande section de maternelle/CP, je retrouve totalement mon comportement dans cette évocation de Bachelard. Quand on n'a jamais enseigné en maternelle, qu'on ne voit les enfants qu'une fois par semaine, dans un temps relativement court puisque les options se renouvellent dans le décloisonnement, mais qu'on est passionné de poésie et d'art... tout se vit, dans l'instant, et part de presque rien. Un seul mot est souvent germe de rêve. Et les paroles multiplient le rêve en cascade.

Après l'écoute d'un poème d'Alain Bosquet " Le plus important dans la vie, mon enfant ", je note tout ce qu'ils expriment, (une page de textes imprimés dans leur journal) du plus extérieur à leur être à l'image la plus significative d'un désarroi intérieur d'un petit garçon perturbé par une séparation :

Le plus important dans la vie d'un enfant... " c'est de lui faire visiter la terre pour qu'il sache où aller quand il est perdu "

" c'est de lui offrir son cœur et une écharpe en or pour le protéger du tonnerre. "

En décembre, après écoute de " L'Enfant qui est dans la lune " de Claude Roy, redite avec dialogue, voix chuchotée, voix de connivence convaincue, six enfants de grande section parlent et dessinent en même temps. Voici quelques paroles significatives de cette correspondance des sens : Dans la lune... " je fais pas ce qu'on me dit je vois des fleurs et des oiseaux

j'entends des pieds qui tapent sur la terre

je sens un parfum très doux de roses

on est bien dans la lune

on dort dans nos rêves. "

Le 19 janvier, par contre, à l'écoute du distique de Jean Mambrino : "L'enfant pieds nus dans la cave imagine un cerisier. "Halima se lance dans l'interprétation avec beaucoup d'audace critique, vis-à-vis aussi des solutions interprétatives émises par les autres. Voici sept réflexions parmi d'autres :

" L'enfant n'a pas de chaussons parce qu'il a oublié de les mettre. " (Romain)" Peut-être qu'il est pauvre. Ses parents n'ont pas d'argent pour lui acheter des chaussons. " (Halima)" Il a froid dans la cave parce qu'il y a le congélateur. " (Séverine)" Si ses parents sont pauvres il n'y a pas de congélateur. " (Halima)" Les cerisiers ça pousse pas dans la cave, ça pousse dans l'herbe quand on met des petits plants. " (Halima)" Il faudrait que l'enfant ait une clef pour ouvrir la porte. Ses yeux ont peur du noir. " (Halima)" Il faudrait qu'il gagne de l'argent et comme ça il serait un petit peu riche, pas trop. " (Halima)

J'ai tenté de suivre cette piste avec d'autres distiques et les hypothèses divergentes d'interprétation ont continué, quelques-unes déconcertantes. Il me paraît souhaitable de " casser ce procédé " comme je l'ai fait très vite parce que je souhaite, avant tout, que les enfants ne s'étonnent pas devant la témérité du poète. " Que le langage rêve ! " dit Bachelard. L'esprit critique n'y peut rien. On insistera déjà assez sur l'explication raisonnable, au secondaire, pour écarter les adolescents des " songes labyrinthiques " du poète. Offrons une longue trêve à l'enfant songeur qu'il faut aussi aider à s'échapper, de temps en temps, me semble-t'il, des comptines ou formulettes de catégories fonctionnelles variées qui s'associent aux jeux enfantins rituels et se transmettent oralement de génération en génération, d'une manière souvent fort conformiste, même si " l'onomatopée, l'énumération fantaisiste, l'imitation, le jeu inconscient des sonorités, la périodicité des mètres prêtent à ces improvisations enfantines une valeur éternelle et profonde (les comptines de langue française. Seguers). "

· Des pratiques poétiques à l'école élémentaire

· Aux journées départementales de poésie organisées par le CDDP de La-Roche-sur-Yon, Joël Blanchard insistait sur les représentations à faire évoluer pour s'approcher d'une démarche implicante pour les enfants et d'une vie de classe et d'école où le Vivre en Poésie est un engagement quotidien.

Ces pistes pratiques, présentées à l'école élémentaire, dépassent largement ce cadre et mettent fort bien en exergue l'interférence des paroles oral/écrit, de l'écouter et du dire.

" Depuis une quinzaine d'années des pratiques nouvelles se sont fait jour et se sont répandues.

Travail plus ouvert de diction.

Production poétique, ateliers d'écriture vogue des jeux poétiques (écrire comme..., acrostiches, calligrammes...).

Ouverture à la poésie contemporaine sous toutes ses formes et tous ses thèmes.

Certains parlent de déblocage, d'expression, de libération par la poésie plutôt que d'apprentissages. Il y a nécessairement des apprentissages pour rencontrer la poésie ; ils sont d'ordre linguistique et d'ordre affectif et imaginaire.

Apprentissage du lire/écrire ; apprentissage du écouter/dire Ces apprentissages ne peuvent être effectifs que s'ils s'insèrent dans une vie de classe où tout est fait pour que la communication poétique ait la possibilité d'être présente en permanence et dans toutes ses dimensions. C'est ce que j'appelle " vivre en poésie".

Tout cela n'a de sens que dans le cadre d'une vie de classe et d'école où existe la possibilité pour les élèves d'être " des enfants actifs dans un milieu qu'ils gèrent " grâce à une vie coopérative et une pédagogie avec des projets.

Mais ces apprentissages ne constituent pas un but en eux-mêmes. Le but poursuivi est à la fois plus global et plus vital : former des enfants qui, au cours et à l'issue de leur scolarité, soient capables seuls, c'est-à-dire de leur propre initiative, de lire, dire, produire des poèmes. Simplement parce que, en ayant fait l'expérience, ils en auront le désir et la possibilité. Et précisément c'est bien pour déscolariser la poésie que l'on propose ces apprentissages aux enfants.

Dans le fonctionnement actuel de notre société, qui d'autre que l'école, peut le faire, pour tous les enfants ? L'école reste le seul lieu de passage obligé de tous les enfants.

· * Ce qu'on peut faire et ce que l'on gagne à pratiquer la poésie

· - Créer un bain poétique

o Lire jour après jour des poèmes différents aux enfants. Lorsque l'enfant entend jour après jour des poèmes différents, il accède au libre-choix. Son cahier de poésie devient réellement sa propre anthologie.

o Aménager un coin poésie à la BCD ou dans la classe avec de vrais livres de poésie. Lorsque l'enfant peut accéder librement à toutes sortes d'ouvrages de poésie, son choix devient plus précieux puisqu'il exerce sa propre autonomie de jeune lecteur dans une recherche dont les buts lui sont propres.

· - Rendre familier ces étranges étrangers que sont les poèmes

La poésie nécessite une lecture spécifique : on ne lit pas un poème comme on dévore une histoire ou comme on cherche des informations dans un texte. C'est une lecture plurielle au lieu d'une lecture linéaire, simplement informative. Mais la poésie est aussi un langage qui joue et se joue du langage. Lorsque l'enfant peut valoriser librement son choix par une présentation, il devient acteur et médiateur de poésie. Dans ma classe " on ne récite pas une poésie, mais on présente un poème "

.- Rencontrer des poètes (correspondance, rencontres physiques : Charpentreau, Coran, Malineau, Belamri, Held...).

Pour se familiariser à la poésie, il faut un langage séduisant, un langage contemporain et une variété d'auteurs. Du contemporain au classique il y a un pas qui ne peut être franchi que par un habitué. Le poète contemporain a l'avantage d'être accessible. On peut lui écrire, le rencontrer, le toucher, l'embrasser... " Qu'attendez-vous pour lire les poètes, qu'ils soient morts ? " (Louis Dubost-Le Dé Bleu)

· - Être en contact avec une variété de formes et de thèmes (y compris la révolte et la mort) par expulsion du joli, de l'enfantin, du facilement compréhensible qui submergeaient les anthologies de poèmes pour enfants. (Exemple notre participation au concours " Poèmes pour la fraternité " lancés chaque année par La Ligue des droits de l'homme).

· - Créer des animations pour sortir la poésie de l'école

Murs de poèmes (fête du Livre jeunesse d'Aizenay) (Édition de Carnet d'agésinate II : recueil de poèmes). Réalisations de poèmes-objets. Il n'y a pas à mon sens de poèmes ni de poètes destinés aux enfants, il y a une poésie qui est une.

· - Pratiquer l'écriture libre (texte poétique libre)

Les poèmes libres ainsi produits ne sont que des traces apparentes de tout un processus dynamique très personnel qui, à travers l'interaction langage/imaginaire chez chaque enfant, à travers les interactions des personnalités d'un groupe-classe, structure, pour chacun, sa relation au monde, aux autres et à soi-même.

Écriture poétique : classe culturelle avec Tarabuste - production d'un recueil, d'une œuvre aboutie : " Carnet d'agésinate ". (cf. Créations de mars 1993).La poésie, parce qu'elle s'adresse à l'individu, à l'homme, place tout le monde à égalité. Cela permet à chaque élève (même en difficulté scolaire) de se plonger dans un poème, de le donner aux autres. Ce n'est pas un seul type d'activités mais des activités multiples et variées qui permettent cette systémie, cette richesse, cette vie en poésie dans la classe. L'objectif de l'école est bien de créer, de former des amateurs de poésie et non des poètes. Mais je reste convaincu que notre action est minime et ce qui se passe quotidiennement entre l'enfant et le poème dépasse l'adulte. Toute pédagogie de la poésie garde aussi une part de mystère. "

Joël Blanchard (85190 Aizenay)

On pourrait reprendre toutes ces suggestions de pratiques poétiques au niveau du collège. Les démarches d'approche restent valables. Seules les structures compartimentées de l'institution devront être bousculées pour les mettre en pratique. Mais c'est possible si on le veut bien et si on y croit !L'essentiel c'est que les adolescents parlent, écrivent en prenant véritablement la parole : leur parole et non plus en empruntant celle des adultes.

" L'important est qu'ils puissent créer comme on vit, on aime, on a peur, on souffre, on affronte la solitude et la mort, on se révolte, on défie, on appelle, on rêve, on désire, on espère à leur âge - c'est-à-dire crier sans mensonges leur propre cri, et le crier chargé de toutes leurs soifs d'une vie vraie qui soit également une vraie vie. "J.-C. Renard - Préface du livre Poèmes d'adolescents - (5)

Tant mieux si, par leurs forces neuves, désaliénantes et transformatrices, ils remettent ainsi en cause le monde et la société d'aujourd'hui.

· * La création collective en collège et le chœur parlé

· Même si on multiplie les réseaux de communication, il y aura toujours des textes libres parfois très courts, des réflexions, un jaillissement ébauché dont on ne saurait que faire, si ce n'est un prétexte à un prolongement collectif qui crée dans la classe une excitation intellectuelle joyeuse et cristallise par le groupe ce qu'il y a de plus original en chacun.

Quand un de ces textes, une phrase, une réflexion orale semble assez ouverte à la création de tous, chacun s'en empare et écrit pendant dix minutes environ l'écho qui se déclenche en lui. Au bout de ce temps très bref, chacun lit tout haut ses trouvailles. On écoute très activement, repérant les réflexions écrites les plus audacieuses, les plus neuves et déjà on les écrit au tableau et sur feuille en sautant deux lignes. On parachève telle audace, telle nouveauté, sans souci d'organisation, en numérotant simplement chacune d'elles... Quand on arrive à épuisement, on essaie de trouver ensemble un montage, en découpant les phrases aux ciseaux, en les organisant, en les enchaînant, oralement et visuellement.

Le rôle du groupe est d'atteindre, à partir des productions de chacun, une sorte de poème collectif anonyme où les uns et les autres jouiront de leur part individuelle magnifiée par le groupe. Le premier souci est toujours la communication... Cette création collective paraîtra dans le journal, illustrée, mise en page. Elle pourra être montée en chœur parlé, enregistrée et envoyée aux correspondants.

Elle pourra être dite en chœur parlé pour notre propre plaisir et laisser chez beaucoup d'adolescents des mots gravés, des structures intégrées pour être réinvestis longtemps après.

Les voix différentes, affirmées, amplifiées, émises de positionnements différents dans l'espace, donnent à l'ensemble une force commune vivifiante. L'intervention ponctuelle d'un comédien apportant sa technique aux élèves pour leur apprendre à mieux se servir de leur corps, de leur voix, de leur regard pour une présence sur scène est enthousiasmante et donne à la communication agrandie de la parole poétique une densité d'émotion saisissante.

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