· Une parole pour argumenter, faire savoir, convaincre

* Le débat

· S'apprendre à donner à quelqu'un les moyens de comprendre, quand on veut lui expliquer quelque chose, demande à l'émetteur des tâtonnements multiples et du temps. Établir les points clefs et les mettre en place sous la forme de deux ou trois idées simples pour la communication est difficile si l'on s'en tient à la structuration solitaire vis-à-vis d'une question, même jusqu'à la fin du 1er cycle au secondaire.

Alors, on ne multipliera jamais assez les occasions de débats, de petites conférences avec des partenaires différents, devant des auditoires variés pour s'entraîner à exprimer des points de vue argumentés sur des sujets concrets, abstraits, en évitant les sujets fourre- tout, " bidons " des exposés traditionnels et compilatoires qui occultent une réalité plus immédiate, plus profonde, celle des élèves d'abord.

Dès que le point de départ est fourni: texte libre, vie quotidienne, événement... et qu'il a retenu l'intérêt d'un groupe fluctuant en nombre (12 à 15 c'est l'idéal), ce sont les élèves, avec notre recours, qui proposent deux ou trois questions simples, précises, à la portée de tous. Pour la date de débat fixée par le groupe, chacun des intéressés met soigneusement, par écrit ses arguments. A l'heure prévue, autour de trois ou quatre tables (regroupées en une minute au collège), chacun sait quoi dire puisqu'il est épaulé par ses recherches qu'il ne lit pas, cependant. Délivré de l'appréhension, il écoute, entend, sera capable de réagir librement. Selon le thème concret ou abstrait, après chaque question, on fait la synthèse immédiate des idées forces en deux ou trois phrases ou on met en relief des idées originales pour une création collective... ou on prépare un enregistrement pour les correspondants. Le groupe ne sera heureux que s'il aboutit à une trace que d'autres interlocuteurs pourront infirmer ou confirmer. Au maître encore d'être le facilitateur discret d'une expression profonde par une brève question complémentaire, une invitation du regard, un sourire encourageant. C'est la part sécurisante nécessaire qui permet au groupe de réussir et valorise tous ses membres.

Au second cycle, Jacques Brunet (lycée Élie-Faure, Lormont) a toujours tiré bénéfice d'une pratique régulière du magnétophone dans le cadre des débats : " Après un débat à toute la classe ou en demi-classe, je demande à un petit groupe de volontaires (pas plus de quatre ou cinq) de reprendre l'essentiel de l'argumentation grâce aux notes du secrétaire et aux documents de préparation. C'est généralement programmé huit jours après. Les volontaires, après une brève initiation technique, se retrouvent seuls dans une salle (ou une petite salle du CDI),sans mon intervention. En une heure, ils obtiennent en moyenne dix minutes d'enregistrement qui sont réécoutées, critiquées, montées, souvent envoyées aux correspondants ou/et transcrites pour le journal. J'ajoute qu'entendre la voix des correspondants est un événement souvent très émouvant. Ce serait bien dommage de s'en priver ! "

On doit aussi évoquer la richesse des débats autour de livres pour confronter les points de vue, les réactions individuelles et socialiser dans un brassage dynamisant telle ou telle vue parcellaire et personnelle du problème abordé dans l'ouvrage. Lecture, parole orale et écrite, acquis de la libre expression et rigueur de décryptage de sens dans un roman sont en interaction permanente et tissent tout un ensemble de référents qui aident à penser plus large, plus juste, à être plus lucide.

* La conférence

· Sans avoir la possibilité de traiter en profondeur la technique de la "conférence ", familière à beaucoup de classes et dont l'objectif essentiel est de traiter des informations d'origines diverses sur un sujet précis, de produire de l'information élaborée, adaptée au niveau du groupe, de finaliser ce travail en l'exposant à d'autres. Il y a une grande variété de démarches dans ce traitement de l'information, appropriées au contenu, à l'âge des élèves mais, la parole orale étant notre propos, nous nous bornerons à évoquer ici l'aspect communication.

A Chauriat (63), dans le cours moyen de M. Maubert, quand le travail d'élaboration est terminé " la présentation est programmée le lundi matin, au cours du plan de travail de la semaine. La conférence se déroule dans un temps compris entre quinze et trente minutes. Quand le conférencier parle, les autres écoutent et notent les questions qui seront posées à la fin. Après échanges, une trace écrite sera conservée dans un classeur spécial ou/et éditée dans le journal scolaire. "

A l'école Martinon de Gradignan (33) (4 classes, 5 avec un groupe d'enfants sourds en intégration) l'équipe pédagogique a mis au point une présentation des travaux devant la centaine d'enfants de l'école.

" Les travaux qui doivent être présentés sont choisis dans la classe, parmi toutes les recherches. Après chaque présentation, on s'est donné pour règle de poser trois questions, pas plus, et celles-ci doivent venir des classes autres que celle qui présente le travail puisque cela a été réalisé dans la classe, a fait l'objet de questions, a pu être amélioré à la suite des questions avant cette présentation. Il y a eu en quelque sorte " validation " par la classe. C'est devenu un critère de choix : on ne présente à l'école qu'un travail suffisamment au point.

Dans cette séance, on présente un travail par classe. L'école dispose de place : une salle est réservée aux présentations. Si elle était en amphithéâtre ce serait encore mieux. Contenu : recherches documentaires, pas les recherches en math ni en français présentées à l'intérieur de chaque classe.

C'est parce qu'ils sont habitués à être ensemble, pour d'autres activités, tous niveaux confondus, qu'il sont capables d'écouter des présentations difficiles pour eux, ou trop simples quand il s'agit de CM qui écoutent des CP, qu'il y a réception. On peut dire alors qu'ils ont le sentiment d'appartenir à un supra-groupe, l'école Martinon. C'est à la fois " reçu " et " moteur ". Lorsqu'un groupe de petits présente son travail, il le présente à son niveau, mais cela peut donner envie à des grands de reprendre le même travail sur une piste à laquelle ils n'avaient pas pensé. C'est très intéressant parce que l'on voit les questionnements différents à propos d'un même sujet. Le bénéfice qu'en retirent les enfants varie selon les niveau : les CP-CE1 sont tirés vers le haut d'une façon impressionnante et les grands (CE2-CM) doivent faire un effort considérable de clarification, de précision de vocabulaire, de synthèse. Quand ils voient que les petits commencent tous à lever le doigt, ils recommencent en essayant d'être plus clairs, en simplifiant le plus possible. Ils jaugent leur assistance. On s'aperçoit que, dès qu'il manque un mot au début, les auditeurs sont perdus pour la suite. Et quand les orateurs expliquent un de ces mots essentiels à leur recherche, ils sont amenés en fait à résumer tout ce qu'ils ont pu expliquer. Le fait de sortir de la classe a entraîné un niveau d'exigence supplémentaire dans le mode de présentation :

- indépendance par rapport aux notes : au début de l'année, ils lisaient leurs documents ; maintenant ils en sont presque à la conférence, en glissant un œil sur les dates, les chiffres... Ils racontent.

- ils s'aident de documents visuels : panneaux, cartes. On se met peu à peu à l'audiovisuel, particulièrement adapté à ce genre de communication devant un grand groupe. C'est très perfectible sur ce point... Nous avons constaté que les enfants, lorsque leur travail est choisi, préparent leur présentation, améliorent leurs panneaux, pour rendre l'illustration plus lisible.

- exigence pour la voix : avec la présence des sourds, on est obligé d'aller lentement pour que l'interprète ait le temps de traduire. Les grands, en particulier, doivent faire un effort important pour le débit. Ils doivent parler fort, regarder leur auditoire.

Un exposé, en cycle 2, dure à peu près cinq minutes, un peu plus en cycle 3. Au total, avec les questions, la séance dure à peu près une demi-heure. Ce n'est pas très long, il y a de la variété, et l'attention est très bonne. On ne fait pas de bilan formel, mais il y a manifestement réinvestissement de ce qu'ils ont remarqué dans la séance précédente. Le petit groupe est valorisé par cette présentation. C'est très important pour des enfants en difficulté. Présenter un travail devant cent camarades, c'est une épreuve et un exploit, une victoire sur soi. Les conséquences sont difficilement mesurables, mais elles existent sans conteste. L'idéal serait que tous puissent passer une fois. C'est possible, sur plusieurs années, sans les forcer, puisque là encore, grâce à l'équipe et à la cohérence du projet, on peut prendre en compte la durée. "

· Conclusion

· Si nous avons pu, au travers des différents aspects des témoignages, montrer l'usage et le souci d'un fonctionnement naturel de la parole, éclairer différents types de cette parole qui naissent, évoluent et se confortent dans les pratiques de la pédagogie Freinet, nous voudrions encore insister sur le fait que toute éducation à la parole doit se garder d'être réductionniste ou optionnelle. Les quatre champs de parole que nous avons modestement tenté d'explorer, dans leur ancrage quotidien

- parole quotidienne et spontanée,

- parole d'organisation, de planification, de gestion, d'évaluation,

- parole d'expression et de création,

- parole d'argumentation,

sont à enrichir constamment et leurs registres spécifiques à améliorer avec lucidité. C'est l'interaction permanente de ces quatre champs qui permettra à chaque individu d'être le plus singulièrement lui-même pour exprimer aux autres sa vérité et être capable d'entendre, en retour, des réponses qui l'aideront à se construire.

" Dans la vie, il y a moi, il y a l'autre. Il faut pratiquer une pédagogie de l'autre qui est un autre soi-même et un soi-même autre. " E. Morin.

Dossier réalisé par Janou Lèmery avec la participation d'Alain Camille, Philippe Mora, Marie-Do Nardi, Dominique et Jean-Luc Bellue, André Pénot, Jacques Brunet, Michel Maubert, école maternelle de Mercœur Clermont-Ferrand, Isabelle Godron, Joël Blanchard, Danielle Roulet, Annie Bellot.

Références bibliographiques complémentaires

(1) Barré Michel,Célestin Freinet, un éducateur pour notre temps,Tome 1, Éditions PEMF.

(2) Bachelard Gaston, La Poétique de l'espace, PUF, Quadrige.

(3) Les comptines de langue française, Seghers.

(4) Journaux scolaires, Les Pionniers, Journal de l'école Freinet, Le Pioulier, Vence (06) - Joie de vivre, collège de Chamalières (63).

(5) Poèmes d'adolescents, Pédagogie Freinet, Éd. Casterman.

retour techniques