Des techniques facilitant l'échange oral et la communication

Au cours du premier dossier, nous avons suivi, dans l'expression de leur intériorité, les témoignages sur l'entretien, le débat informel, les réseaux de parole qui se tissent quotidiennement et souvent à notre insu entre les enfants et les adolescents au travail. Parole singulière, fugace que le maître aide à éclore, accompagne en facilitant, par l'organisation coopérative, des lieux d'expression et des temps d'écoute, de partage, dans des groupes fluctuants. Parole qu'il entend afin d'aider chacun à accéder, lentement, à une ouverture de plus en plus grande à soi, aux autres.

Mais les niveaux de parole et les registres de langue, extrêmement complexes et imbriqués nous poussent dans ce deuxième dossier à ouvrir d'autres portes du langage pour explorer d'autres types de parole qui se manifestent quotidiennement dans la vie de la classe, à des degrés divers selon les possibilités d'émergence et l'âge des élèves.D'où la palette de techniques finalisées que nous proposons encore, pour laisser, à chaque type de parole, la possibilité de s'installer d'une manière plus ou moins institutionnelle. L'institution ayant pour valeur de montrer qu'il s'agit d'un droit fondamental appartenant à chaque individu du groupe-social classe.Ce sera d'ailleurs une des fonctions de la coopérative que de veiller à ce respect des différentes paroles. Au maître, averti et conscient des enjeux, d'être un grand écoutant afin d'aider à approfondir les questionnements, l'implication de plus en plus grande du sujet parlant pour qu'il apprenne à se situer parmi ses pairs, dans une parole critique. La pratique régulière du débat, de la conférence, de la radio ou de la vidéo, permettra la confrontation de la parole et fortifiera une approche distanciée. Quant à la parole sensible et poétique, sans doute fragile dans l'enfance mais essentiel jaillissement de l'adolescence, contrepoids d'un monde technicisé à outrance, exprimé par la parole logique et extérieure, il faut l'accueillir, la reconnaître avec toujours plus d'attention, d'enthousiasme. Qu'au moins l'école soit l'ultime creuset de cette parole existentielle !

Une parole d'organisation, de planification, de gestion, d'évaluation

Pour saisir l'esprit de la coopération scolaire, il nous semble utile de rappeler la mise au point faite par Freinet dans l'Imprimerie à l'École de mars 1932 sur cette notion.

" Dès mon arrivée à Saint-Paul... j'ai posé comme principe essentiel de notre vie scolaire que les enfants doivent être capables de se diriger, de s'organiser, de chercher eux-mêmes les modes d'organisation susceptibles de servir le groupe. (1) "

Certes, l'organisation se met toujours en place graduellement, au fur et à mesure des besoins nés des activités diverses, des pistes d'apprentissages à explorer à deux, à trois... des chantiers de travail à assumer, des problèmes matériels à régler, des conflits à gérer... Il y a une grande variété de structures en ce domaine mais aussi quelques invariants auxquels nous allons nous attacher pour révéler comment cette institution mouvante, sans cesse remise en cause par l'évolution même des différents facteurs constitutifs de la collectivité, est génératrice d'une parole d'éducation à la citoyenneté. Comme toute mise en place est d'abord singulière, nous préférons toujours cerner quelques points clefs par des témoignages qui valent pour leurs auteurs, que d'autres discuteront, modifieront... tant mieux !

* Le responsable de jour, diseur de temps

" On prend l'ordre alphabétique des enfants, et chacun devient à tour de rôle " responsable de jour ". Il a en main le chronomètre de la classe, c'est le diseur de temps. C'est lui qui fait respecter les plages horaires que nous avons décidées ensemble. Mon intervention dans ce domaine est extrêmement limitée. Car si on veut faciliter la parole des enfants, il faut diminuer la parole de l'enseignant. Ce " responsable de jour " est un moyen pour moi de réduire mes interventions. Il est là aussi, en première ligne, pour essayer de résoudre un problème imprévu (par exemple : " on devait aller à la BCD ; elle est occupée : qu'est-ce qu'on fait? "). Je suis là évidemment pour l'aider si c'est nécessaire. Les enfants ont ainsi un accès à la parole qui peut rythmer et organiser la vie de la classe. Au début ils sont coincés, mais en fin d'année, ou mieux, au bout de deux ans, ils ont acquis une maîtrise de la relation tout à fait étonnante. Ils s'éveillent progressivement à la dynamique de groupe, avec de grands progrès dans la prise de parole. Le lundi, le responsable de jour a aussi la lourde tâche de mener l'organisation de l'emploi du temps sur la quinzaine. Mais comme c'est un peu difficile, ils s'y mettent souvent à deux, et toujours avec mon aide. C'est aussi un révélateur de caractères. Comme on suit l'ordre alphabétique, certains jours, le responsable n'assume pas tout à fait son rôle : mais tout le monde y passe et pas seulement ceux qui ont une certaine facilité de parole, ou un certain goût pour cette responsabilité. Cela nous amène à constater que certains enfants ont moins de facilités que d'autres ; le groupe entier en prend conscience et en vient à mieux définir le contenu de cette responsabilité (de ce " métier ") et les qualités requises. Qu'est-ce que la parole ? la prise de parole ? le respect de ce que disent les autres enfants quand ils font des propositions ? Certains responsables de jour ont d'emblée la facilité d'écouter les autres et d'essayer de proposer une solution consensuelle, et d'autres n'y arrivent pas du tout, parce que leur structure intérieure ne leur permet pas de faire ce type de démarche. C'est là encore tout un apprentissage de la parole et de la dynamique de la parole.

* La réunion de coopérative"

Là aussi : responsabilités tournantes, en suivant l'ordre alphabétique, avec un responsable de la réunion et un secrétaire, désignés en début de quinzaine. Mais cela ne se limite pas à la séance de quinzaine ! Beaucoup d'échanges se font tout au long de la période, directement entre chaque enfant, chaque petit groupe et les responsables de quinzaine, sans passer par moi : " tu inscris telle ou telle question pour la réunion ". Tout cela implique des discussions, des mini-réunions, qui m'échappent totalement ! La réunion de coopé, c'est la partie émergée de l'iceberg ! Tout le reste, l'adulte n'y a pas accès, mais il est indispensable que l'institution ait permis que ces échanges se déroulent. C'est sans doute cet aspect qui gêne beaucoup d'enseignants : " il peut se passer des choses en dessous, et tu ne le sauras même pas ! " Et il est très fréquent que nous ne soyons pas au courant de certains problèmes, ce que peuvent nous reprocher des parents... Or les enfants ont une facilité de parole bien plus grande quand nous ne sommes pas dans le circuit.

Le rôle du maître dans la réunion coopérative c'est de savoir trouver sa bonne place, savoir parfois regarder en l'air quand tous ont les yeux tournés vers lui, renvoyer le groupe à sa propre interrogation... Et même alors que le groupe semble tout à fait autonome, savoir l'arrêter, intervenir à contre-temps, ce qui n'est pas toujours simple, mais cela s'apprend. Ceci pour éviter que les réunions de coopérative deviennent trop formelles. Ou bien accepter que le groupe s'enflamme et même devienne agressif parce qu'il se passe quelque chose de profond. Savoir aussi par moment remotiver un groupe, voire le provoquer. Ce qui veut dire accepter un certain bruit dans la classe, les remarques désagréables du collègue qui est à côté ou du visiteur imprévu, et protéger les enfants par rapport à ces remarques. Savoir très précisément pourquoi on a laissé faire les choses à tel ou tel moment.

L'argumentation passe forcément par l'oral : écrire, c'est difficile ; argumenter aussi. Argumenter par écrit redouble les difficultés. Et il est difficile d'argumenter par écrit si on n'a pas appris à argumenter oralement. La réunion coopérative est un bon moment pour cet apprentissage : quand un enfant a demandé qu'un problème soit inscrit en réunion coopérative, il est amené à défendre son point de vue. S'il ne l'argumente pas un tant soit peu, il mesure que ça ne passe pas. C'est à nous aussi, à ce moment-là, de poser les questions qui peuvent amener à rendre plus lisible l'argumentation : " pourquoi as- tu dit ceci ? explique-nous cela. " Et devant des stéréotypes, des opinions manifestement erronées, que faire ?

Organiser, faciliter la confrontation des opinions pour éviter qu'il n'y ait pas que celles-ci qui s'expriment. Mais il faut accueillir ces opinions, il faut qu'elles sortent ! Exemple récent : " les grévistes, c'est des fainéants... " C'est généralement le reflet des opinions de leur milieu. Mais c'est un long chemin pour qu'ils passent de cette opinion à une opinion plus personnelle, y compris chez les adultes ! "

L'oral pour régler des conflits différemment " En maternelle, dit Marie-Do Nardi, il n'y a pas de réunion coopérative à proprement parler, parce qu'il est difficile aux enfants de se projeter dans le temps. Quand il y a des conflits entre eux, il vaut mieux les régler toute suite, sans moment institué, dans l'urgence. L'oral, dans ces situations-là, c'est très important. Si on s'explique, cela chasse une partie de l'agressivité : ils prennent conscience que c'est mieux que d'en venir aux mains."

A. Camille, école Cassiot, Canejan.

P. Mora, école primaire de Salles.

M.-Do. Nardi, école maternelle de Salles.

A l'école de Chauriat (Puy-de-Dôme) les cinq classes de l'école (de la maternelle au CM2) ont des réunions de coopérative communes. Le témoignage de Michel Maubert évoque clairement les trois temps distincts de paroles." La réunion de coopérative est un moment de communication, d'échange entre des enfants de chaque classe. C'est aussi un lieu de décision. Les problèmes de relations entre enfants, entre adultes et enfants y sont exposés et discutés (relations entre enfants et instituteurs, parents, élus locaux, intervenants extérieurs...). On y présente aussi ce qui se fait dans chaque classe.

Ce conseil qui a lieu chaque vendredi matin de 11 à 12 heures est précédé d'une réunion de chaque classe au cours de laquelle sont désignés deux ou trois délégués et définies des propositions.Le conseil se déroule dans chaque classe à tour de rôle en présence des élèves et du maître qui aide au bon déroulement (prise de parole de chacun, compte rendu, recours...).

La réunion est très structurée : les délégués et le maître sont regroupés en cercle alors que les autres élèves sont à l'écart et simples auditeurs. Le président de séance et le secrétaire sont les délégués de la classe où se déroule le conseil.A la fin de la réunion, le compte rendu est rédigé et distribué dans chaque classe où il est présenté et discuté.

Il y a donc trois temps de paroles :

1. pour la préparation de la réunion --> délégation

2. la réunion du Conseil des délégués

3. le compte rendu dans chaque classe avec répartition des tâches. "

Cette parole d'organisation, de planification, de gestion, d'évaluation est de plus en plus nécessaire si l'on veut que l'école joue son rôle dans l'éducation à la citoyenneté. Il n'est plus possible à notre époque de garder le silence sur tout ce qui divise. Il n'est plus possible de réduire l'éducation à la citoyenneté à un enseignement formel d'institutions. Les valeurs et les finalités de la vie en société sont à fonder sur le terrain où l'on exerce et les jeunes n'adhéreront à des valeurs communes que si elles deviennent des techniques de vie à l'école. Sans écoute, sans dialogue, sans reconnaissance d'un droit à la différence, sans esprit de tolérance et de solidarité, sans responsabilisation , sans prise de conscience des contraintes de la vie collective, des concessions et des choix que celle-ci implique, dans le respect des valeurs universelles... la violence, la délinquance, le racisme s'enkysteront dans notre société.
Vendredi 17 novembre, à la réunion de coopérative, Carmen nous a annoncé qu'elle ne viendrait pas lundi matin car elle devait se rendre à une réunion. Alors elle nous a proposé de faire " une journée sans maître ". La classe entière devrait travailler de façon entièrement autonome, sans solliciter l'aide d'un adulte.Lundi matin, nous sommes arrivés en classe, pour cette " journée sans maître ". Chacun a déballé ses affaires et s'est mis au travail (écriture de textes libres, lectures, fiches de mathématiques...).A 10 heures nous nous sommes regroupés. Nous avons élu le nouveau président (Ange), choisi de nouveaux trésoriers (Jonathan et Florent), et les nouveaux secrétaires (Aurore et Mayuko).Puis c'était les actualités-trouvailles : Florent, Jonathan et Sarah nous ont présenté des radios. Jennifer avait une jolie exposition de coquillages, et Karina des photos de quand elle était petite.Ensuite nous avons fait notre lecture de textes libres.Après la lecture des textes, il fallait préparer le nouveau plan de travail. Grégory a noté au tableau les conférences qui seraient présentées sur les deux semaines, les tables à apprendre... Puis chacun a mis ses limites à atteindre, en fonction de son plan précédent.Nous avons aussi organisé les ateliers de l'après-midi, ainsi que les responsabilités (mettre la table, nourrir les poules et les oiseaux, aider à la vaisselle, préparer l'épiscope pour la conférence du soir).Après avoir installé nos ateliers, nous sommes allés balayer l'école.Quand Carmen est arrivée, en début d'après-midi, tout fonctionnait dans le calme et dans la bonne humeur : l'atelier théâtre, de terre, des ateliers de mathématiques, le dessin, ou alors simplement du travail personnel.NOUS SOMMES TOUS TRES FIERS D'AVOIR SI BIEN REUSSI CETTE JOURNEE SANS MAITRE !La classe des grandsExtrait de " Les Pionniers " École Freinet de Vence.Décembre 1995

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