L'oral est important : pourquoi ? Un enjeu social Chacun de nous, dans sa vie, a pu mesurer combien la manière de s'exprimer avait d'impact sur le regard et le jugement que les autres portaient sur notre personnalité, voire sur notre compétence.Cette clef d'entrée dans les réseaux multiples des relations personnelles, professionnelles, sociales, situe l'enjeu de la prise en compte, de l'amélioration de l'expression orale pour influencer le devenir d'un être.L'enjeu social est d'autant plus important que l'expression orale recèle des pièges nombreux : erreurs fréquentes de jugement. On se laisse abuser par le beau parleur, le bonimenteur, le charlatan, le politicien : ils savent manier les sophismes, les slogans, les stéréotypes, bases de tous les endoctrinements, de toutes les manipulations ; le pouvoir passe souvent par la parole, même dans la classe : pouvoir du maître, pouvoirs de leaders...Il faut donc apprendre aussi à déjouer ces pièges de la parole. Un miroir d'identification du sujet parlant En effet, quand des individus produisent et échangent des significations, c'est leur identité qui permet de différencier ou de restreindre diverses acceptions de la notion de communication. Le sujet parlant est au centre de cette mise en scène ouverte, avec son accent, ses mimiques, ses gestes, ses postures, son regard, le ton et le souffle de sa voix, le rythme de sa parole, ses hésitations, ses silences, ses respirations, ses errances, sa présence aux autres tout proches ou plus éloignés, ses attentes dans l'instant ou dans un espace temps différé très court, d'un échange, d'une reconnaissance, d'une connivence, en quête d'une écoute au-delà des mots.Toute parole, en un sens, est une demande d'être, au confluent de l'explicite et de l'implicite. Elle n'est pas seulement le dit, elle n'est pas seulement le non-dit. Elle naît de la relation entre les deux.Chacun doit trouver son savoir-dire selon sa personnalité, et la fonction essentielle de l'enseignant dans l'approche et l'acquisition du langage chez l'enfant est de l'aider à trouver SA PAROLE avant de trouver la parole, de ne pas bloquer, de ne pas détruire cette chose fragile qui s'appelle la construction de son moi, de " son dire ", reflet de son être. Un outil de communication apparemment privilégié mais dont l'apprentissage est négligé Si les langues humaines et le langage sont le moyen privilégié de communication, il faut admettre que dans la langue française, parlée et écrite, la plupart des gens actuels s'expriment et communiquent plus oralement que par l'écrit. Ils échappent ainsi aux usages normatifs que le système scolaire leur a enseignés, en privilégiant l'apprentissage et le perfectionnement de la langue écrite, au détriment de la parole, limitée souvent à l'interrogation évaluative, sans objectif de dialogue et de communication. Cette non éducation de l'oral n'est d'ailleurs pas sans conséquences fâcheuses. Des carences diverses peuvent priver les locuteurs d'une communication orale intelligible, voire provoquer des blocages de l'expression en groupe, en public, pour des gens qui ont plus de choses à dire, pourtant, que beaucoup de bavards qui parlent pour les autres et occupent ainsi superficiellement le terrain public des relations humaines.Outre ces blocages divers, soyons lucides et vigilants sur la fausse communication, si fréquente à la télévision par exemple : journalistes qui mitraillent leurs invités de questions, sans attendre les réponses, sans qu'il y ait échange réel : débats superficiels, affrontements sans argumentation, ou par sophismes, manque d'écoute de l'autre... Bref, un oral spectaculaire (pour l'audience !) mais très loin du vrai dialogue Un objet d'étude, d'attention(s) et de perfectionnement pour le pédagogue Dans ces conditions, l'expression orale mérite toute l'attention des pédagogues et il est urgent de ne pas attendre que les spécialistes procèdent à des remédiations tardives plaquées sur l'apprenant et réduites à une seule approche, alors que la vie de l'enfant, de l'adolescent, acceptée, reconnue, prise en compte à l'école délivre à profusion des situations complexes et riches, des motivations d'expression et d'usage de la parole, alors que toutes les disciplines de l'enseignement en ont besoin. Il n'y a pas d'enseignement spécifique de l'expression orale qui est à approcher globalement et à vivre avec la modestie ambitieuse du généraliste, attentif aux aspects physiologiques, psychologiques, linguistiques, philosophiques de cette parole, conscient de l'enjeu de l'expression orale et de son pouvoir social, de son rôle dans le développement et l'équilibre personnel des êtres dont le projet, conscient ou non, implicite ou explicite, est toujours de communication.Donner la parole à l'enfant, à l'adolescent constitue une des valeurs fondatrices de la pédagogie Freinet et c'est une chance que l'école fasse de nous des généralistes de la parole. Grâce à l'organisation coopérative du travail, seront mises en place des activités d'expression libre, de recherche, de traitement de l'information et d'échanges, finalisées et signifiantes pour le sujet. Par de multiples médiateurs : outils, techniques, conseils de coopérative, part aidante mais temporaire du maître, révélateur rassurant à la fois des différences et des références stables, nous tenterons de tout mettre en uvre pour que la parole devienne échange dans un climat de confiance, même si l'échange se joue dans la contradiction et pour qu'il prenne en compte les interactions provoquées l'espace d'un dialogue. C'est au cours de ces interactions multipliées que les jeunes s'habitueront à se sentir à l'aise dans un groupe, en public, perdront la crainte d'affronter les regards, les jugements, s'initieront à prendre des risques (sans risques majeurs, sans drame personnel), à écouter et à respecter les différences, à tisser des réseaux de relations affectives et culturelles enrichissants avec leur entourage. C'est dans la vie de groupe, la communauté scolaire faite de droits et de devoirs, qu'enfants et adolescents s'essayent aux relations humaines, que s'éprouvent l'égalité et la différence, le conflit et le dialogue, la concurrence et la solidarité.L'exploration du plus grand nombre de registres langagiers oraux, l'acquisition relative de leur maîtrise fortifieront sans doute une compétence dominante pour chacun, mais, simultanément, chacun pourra acquérir aussi, dans les pratiques sociales et le capital des compétences du groupe-classe, des compétences adaptatives dans des registres plus éloignés de sa personnalité. |