Une autre dialectique de l'oral et de l'écrit Si nous insistons sur la portée de l'oral dans notre société, sa nécessaire prise en compte, sa valorisation, son enrichissement dans un projet éducatif, nous nous garderons bien de laisser croire que la pédagogie Freinet néglige l'écrit.Quand la langue écrite s'appauvrit, c'est la liberté d'esprit qui diminue, le monde qui rétrécit. Clarification des spécificités de l'oral et de l'écrit Il faut simplement clarifier les rôles respectifs de l'oral et de l'écrit, montrer qu'ils sont complémentaires et non conflictuels comme le souligne Michel Barré (1) : " Traditionnellement, la scolarisation semble impliquer d'abord l'inhibition de l'expression orale personnelle des enfants, taxée de " bavardage " dès lors qu'elle n'est pas la réponse attendue aux questions du maître. L'école passe alors la majeure partie de son temps à faire oraliser de l'écrit (lecture à haute voix, récitation par cur des résumés), à faire transcrire de l'écrit (copie) ou de l'oral, généralement tiré lui-même d'un livre (dictée et, pour les plus grands, cours dicté). Dans la leçon magistrale, l'enseignant se contente souvent de raconter en moins bien ce qui est contenu dans les livres (généralement dans un seul livre : le manuel). On assiste, en circuit fermé, au recyclage permanent (oral-écrit ; écrit-oral) du même "beau" langage, excluant tout registre différent, tout apport extérieur suspect d'en altérer la qualité académique. D'où le refoulement violent des parlers locaux au siècle dernier, le rejet de toute expression spontanée ; ce qui aboutit à la non-implication d'un grand nombre d'élèves expliquant l'énorme taux d'échec, malgré la scolarisation généralisée.Dans la classe de Freinet, oral et écrit retrouvent leur spécificité. Le langage oral sert d'abord à dire, à échanger, à discuter. Quand la pensée s'est élaborée, on peut l'échanger sous forme écrite (manuscrite ou imprimée). Lorsque l'enfant a compris comment sa parole peut se transformer en écrit (et pas simplement en la transcrivant telle quelle), comment elle peut acquérir pérennité mais aussi se moduler de façons diverses, il se tourne avec plus de curiosité vers les écrits des autres (enfants et adultes). Il pourra ensuite réagir aux textes explorés, non pas uniquement en les lisant tout haut ni en les récitant, mais en discutant avec d'autres de ce qu'il y a découvert. Sans être interchangeables, oral et écrit ont maintenant de multiples connexions. " C'est dans l'interaction permamente entre l'oral et l'écrit, les passages et les rapports de la parole à l'écriture, que les élèves s'approprieront le sens des mots, leur force, leurs nuances, leur saveur, leur musique.Quant au processus d'apprentissage de la langue écrite, nos choix sont clairs comme pour l'oral. Cet apprentissage doit se faire moins du dehors que du dedans, par une découverte de plus en plus consciente, raisonnée et approfondie de ce qui est déjà, d'une certaine manière, possédé et pratiqué par l'enfant, par l'adolescent et que l'expression libre, à la base du processus, fera émerger, qu'un éventail de techniques de travail et de vie coopérative socialiseront, enrichiront et connecteront avec l'oral.C'est à ces conditions que l'éducation a le plus de chance de satisfaire à la reproduction vitale de la langue, au lieu de se contenter de perpétuer un art passéiste de dire et d'écrire.Ce n'est pas en laissant une marge de plus en plus grandissante d'enfants et d'adolescents à la porte de l'école, que la langue française, liée à la transmission d'une culture, porteuse d'une vision du monde, évoluera, s'enrichira, unira. Interactions avec d'autres langages parallèles D'autres langages parallèles : iconographique, symbolique, musical... soutiendront cet enrichissement de la sensibilité, de la perception, interfèreront avec l'usage de la langue orale et écrite, s'y intègreront comme le révèlent dans ce dossier les témoignages de productions diverses, des pratiques familières et variées de l'oral que chaque maître pourra confronter aux siennes, s'approprier, afin qu'au moment opportun, selon un dosage adapté au contexte, à l'âge des élèves, sans systématiser, il puisse les proposer. On n'est jamais trop averti pour écouter authentiquement la parole et offrir, s'il en est besoin, des pistes rigoureuses mais permissives au cours des tâtonnements langagiers individuels ou collectifs. |